Théo. – Si j’ai bien compris, il est possible pour tout chercheur de Dieu, qu’il soit aspirant ou disciple, de rejoindre à tout moment l’Ultime par le cœur divin d’un maître?

L’Ancien. – Oui, son cœur est comme une porte qui donne sur l’éternité, et comme je te dis souvent, la meilleure des clefs est l’Amour.

Théo. – Et si cet aspirant n’y arrive pas ? Si par exemple la personnalité du maître vivant ne lui convient pas, comment peut-il développer l’amour ?

L’Ancien. – C’est pour cela qu’il faut viser le cœur du maître, pas la personne physique qui est devant toi avec ses propres caractéristiques. Cependant tu oublies que souvent c’est la personnalité même de l’aspirant qui constitue l’obstacle majeur.

Théo. – Il est vrai que nous transportons parfois de lourds bagages karmiques et cela nous empêchent d’avancer comme il le faudrait.

L’Ancien. – Le maître le sait et il est bienveillant. Tout son travail consiste à préparer au mieux l’aspirant pour que le moment venu, son cœur, par la grâce de Dieu, soit coopté pour le voyage d’éternité.

Théo. – Cette préparation peut durer longtemps ?

L’Ancien. – De nombreuses vies … ou un instant ! Cela reste un mystère, mais un être qui s’est préparé spirituellement est bien sûr plus proche de ce moment béni.

Théo. – As-tu observé à quel moment du yatra (chemin spirituel) il peut arriver ?

L’Ancien. – Chaque point, chaque chakra peut constituer une porte d’entrée car il permet de toucher l’être dans la réalité de son âme (atman).A chacune de ces portes veille un passeur d’âme qui pourra l’emmener en lui jusqu’à l’Ultime. En tout cas c’est ce que j’ai observé.

Théo. – J’en connais déjà un, au chakra de l’Amour c’est le Seigneur Jésus-Christ.

L’Ancien. – C’est juste, l’âme de l’aspirant peut y être emportée par le Seigneur Jésus-Christ jusqu’à Dieu s’il s’abandonne totalement à lui. Nombre de mystiques chrétiens ont pris et prennent encore ce chemin.

Théo. – J’imagine que les êtres spirituels comme Bouddha ou le Seigneur Krishna font de même ? Mais où nous attendent-ils ?

L’Ancien semble réfléchir puis il poursuit :
– Ce qui importe, c’est qu’un seigneur te prenne en lui pour te ramener à Dieu.

– Y a-t-il de nombreux Seigneurs ? Quelles sont leurs particularités ? insiste Théo bien décidé à en savoir plus.

L’Ancien. – On appelle Seigneur celui ou celle qui a fusionné avec le Seigneur suprême. Il n’existe plus en lui-même, alors il est appelé Seigneur.

Théo. – Cela ressemble plus à un état d’être, ou plutôt de non-être, en Dieu.

L’Ancien. – Il en va de même avec un avatar de Dieu.

Théo. – Comme le Seigneur Krishna ?

L’Ancien. – Un avatar est une pure expression de Dieu. Il n’a pas eu d’existence ou d’incarnation humaine avant sa manifestation. Dieu l’a créé pour un propos précis, pour guider l’humanité.

Théo. – Pour rappeler à l’humanité son dharma (devoir sacré) ?

L’Ancien. – Pour rappeler à chacun le pacte originel qu’en tant qu’homme, il a passé avec Dieu ; lui rappeler son origine divine ; lui rappeler son swadharma (destin personnel) et son sahajdharma (destin individuel et collectif) par exemple.

Théo. – Et le Seigneur Jésus ?

L’Ancien. – Il a suivi la voie de l’humanité, celle de l’évolution. Il s’est préparé pendant de nombreuses vies durant lesquelles il a été tout d’abord un aspirant, puis un disciple, puis un maître pour couronner son ascension il est devenu le Seigneur Christ, guide de l’humanité.

Théo. – Comme le Seigneur Krishna qui conduit à Dieu tout cœur pur et aimant.

L’Ancien. – Tous les Seigneurs le peuvent.

Théo, songeur :
– Et que peux-tu dire des maîtres spirituels, des maîtres de sagesse incarnés ?

L’Ancien. – Certains d’entre eux deviennent aussi des Seigneurs.

Théo. – Comment ? Choisissent-ils le Seigneur qu’ils veulent suivre ? Comment reconnaissent-ils la voie qui est la leur ?

L’Ancien. – C’est comme un mariage. Chacun sait quand il rencontre l’aimé et un seul suffit. Il n’est pas nécessaire de connaître les autres.

Théo. – Pourquoi ?

L’Ancien. – Parce que c’est à lui ou à elle qu’il devra donner son cœur et à nul autre.
En réalité c’est le Maître ou le Seigneur qui vient à toi. Il vient te chercher pour te conduire à Dieu. Ce n’est pas toi qui le trouves même si chaque fois on le croit.

Théo. – Finalement le disciple appartient à un seul seigneur qui le suit depuis longtemps.

L’Ancien. – Au palier suivant il comprendra que les Seigneurs et les Maîtres ne font qu’un en Dieu. Seul Dieu compte.

Théo. – Que font les êtres quand ils sont pressentis par un seigneur ?

L’Ancien. – En général, ils l’acceptent.

Théo. – Tu veux dire que certains peuvent refuser cette opportunité ?

L’Ancien. – Cela arrive, n’oublie pas que Dieu nous a pourvus du libre-arbitre.

Théo. – Et d’une intelligence aussi ! Même à ce stade il doit y avoir encore les interférences de ce maudit ego affublé de ses nombreuses tendances !

L’Ancien sourit, voyant Théo s’agiter, il utilise son arme préférée … le silence.

Très rapidement Théo perçoit la transmission. Il se recentre et dit :
– Je me suis encore laissé emporter par mes émotions, mais grâce à toi, mon ego n’a pas gagné.

L’Ancien. – En fait ton ego est tout content de coopérer. Il aime de plus en plus être subjugué par le Divin. Cela lui donne l’impression d’être à sa juste place.

Théo. – Tu as raison. Il n’a pas réagi. Mais pourquoi cette émergence d’émotions ?

L’Ancien. – Juste un réflexe. Il ne faut pas y attacher d’importance … et elles s’apaiseront d’elles-mêmes.

Théo. – Comme pour les pensées lors des méditations ? Juste les ignorer ?

L’Ancien. – La personnalité a ses habitudes, ses réflexes. Cela nous donne de la couleur, un côté unique et original. Tu imaginerais une montagne couverte d’une seule espèce de fleurs : cela serait monotone et lassant à la longue.

L’Ancien projette mentalement l’image d’un flanc de montagne couvert de fleurs et d’herbes aux couleurs diverses, par une belle journée ensoleillée.

Théo a fermé les yeux et perçoit la création de l’Ancien.

L’Ancien. – Tu vois quand tu es immergé dans l’Unique, en Dieu, tu n’en apprécies que plus la beauté et la diversité de la vie.

– Et alors tu rends grâce … continue Théo subjugué par la beauté du paysage.

L’Ancien. – Et la Grâce descend … sur les cœurs purs.

La Grâce tombe en pluie sur les deux amis. Ils s’en réjouissent silencieusement et rendent grâce au Seigneur. Le cercle vertueux est ouvert pour un grand moment. Le silence n’a jamais été aussi habité…

– Merci, Seigneur, murmure imperceptiblement Théo.

Après cette longue pause il fixe le visage immobile et doux de l’Ancien et demande doucement :
– Comment puis-je réaliser Dieu en moi ?

L’Ancien. – Mets toutes les chances de ton côté. Ne néglige rien. Pratique jusqu’au jour où ton Maître te dira d’arrêter et ne pense surtout pas que la pratique seule sera suffisante pour réaliser Dieu.

Théo. – Et si je laissais Dieu pratiquer à ma place ?

L’Ancien. – Le travail serait rapidement fini. Le chemin d’éternité commencerait immédiatement.

Théo. – Tu veux dire que le chemin de l’âme pourrait s’arrêter pour laisser la place au chemin d’éternité ?

L’Ancien. – C’est l’étape suivante en effet.

Théo. – J’ai la sensation qu’en moi ce chemin a commencé depuis longtemps. C’est juste que ma personne n’était pas au courant. Je sens mon âme frémir comme un cheval proche de l’écurie.

L’Ancien. – Dans ta vie précédente, tu as déjà donné ton cœur à Dieu.

Théo. – Cela ne me surprend pas, la conscience de Dieu a toujours été présente en moi. Quand j’étais jeune, je me plaignais à Lui, j’avais la sensation d’être bridé injustement.

L’Ancien. – Toujours impatient …

Théo. – N’empêche que peu de temps après j’ai rencontré notre Maître.
Je sais que tout vient en son temps, mais j’ai en moi une impatience spirituelle, comme si je n’avais pas le temps. Bien sûr je sais que Dieu… a tout son temps et qu’il a, si je puis dire, un pied dans le temps et l’autre hors du temps, mais je porte en moi une forme d’urgence spirituelle.

L’Ancien. – Je connais cette sensation. Tu sais qu’à la fois tout est déjà là, mais que tu n’y as pas encore pleinement accès. C’est un moteur puissant pour l’aspirant. L’ego renâcle aussi souvent qu’il trépigne !

Théo s’esclaffe :
– Par moments, j’ai l’impression que mon ego ressemble plus à un âne qu’à un cheval !

L’Ancien renchérit :
– Un pur-sang avec la conscience d’un âne bâté.

Théo amusé :
– Et moi qui croyais que tu allais me rassurer !

– J’aime aider mon prochain, continue l’Ancien tout sourire. L’humour, par le décalage qu’il procure m’a toujours aidé à regarder les situations les plus difficiles avec détachement. Comme je le disais à Chariji, la vie est une pièce de monnaie, d’un côté tu ris, de l’autre tu pleures, pour la même situation. Je lui ai avoué quand même que je préférais rire plutôt que pleurer, mais qu’au final, cela revient au même.

Théo. – Et qu’a-t-il répondu ?

L’Ancien. – Que là aussi il fallait de la modération.

Théo. – Et depuis ?

L’Ancien. – J’ai égaré ma pièce au fond de ma poche.

Théo cherche à obtenir un peu plus de son vieil ami. Mi-sérieux, mi-amusé il le provoque :
– Tu me considères comme un cas difficile ?

L’Ancien redevient sérieux et répond calmement :
– Aie confiance en toi et surtout aie confiance en Lui et Lui seul.

Théo déçu :
– Ce ne serait pas un drame si tu me rassurais un peu des fois !

L’Ancien. – Tu n’en as pas besoin. Tu demandes la voie directe et rapide, eh bien ! prends-la immédiatement. Tu n’as pas besoin de béquilles.
Ecoute.
Que dit ton cœur ? …

Silence.

Théo. – Que tout va bien, très bien même.

L’Ancien. – Que dit ton intuition ?…

Silence.

Théo. – Que je suis au bord du grand plongeon.

L’Ancien. – Que dit ton âme ?…

Silence.

Théo. – Que c’est déjà là.

L’Ancien. – Que dit le Seigneur en toi ?

Théo. – Que je suis Sien de toute éternité.

Silence dans le silence.

– Et toi que me dis-tu, mon ami ? questionne Théo à son tour.

– Que nous allons cheminer encore longtemps ensemble, mon frère… conclut L’Ancien dans l’obscurité du soir qui tombe et les engloutit dans une familière communion silencieuse … parfum d’éternité …

Théophile l’Ancien
Extrait de Dialogues avec Théophile l’Ancien
L’initiation de Théophile le Jeune