Visioconférence du dimanche 17 mai 2020

A l’occasion du Ramadan, Théophile l’Ancien aborde l’Unicité, ou Tawhid à travers la mystique soufie

Comment je me suis intéressé au soufisme

Pendant le confinement, j’ai passé beaucoup de temps à lire les Maîtres Soufis qui parlaient d’un sujet qui me passionne : l’Unicité divine ou Tawḥid. C’est une notion qui m’intéresse aussi bien dans l’expression musulmane du soufisme, que dans le christianisme ou la tradition védique. L‘union avec Dieu se retrouve dans toutes ces traditions.
La difficulté réelle est « comment réaliser cette Unicité » ?
Il semblerait que dès que nous naissons sur terre, nous oublions notre origine et qui nous sommes spirituellement. Il y a donc une quête qui doit être menée et je vais l’aborder aujourd’hui au travers de mon incursion parmi les
cheikhs, les Maîtres soufis et la tradition islamique. Je vous demanderai d’être indulgents parce que je ne suis pas un spécialiste de l’islam, ce que j’en connais, c’est à travers ces grands Êtres spirituels que je l’ai appris.

J’ai fait une sélection drastique : j’ai lu et approfondi les textes de ceux qui me paraissaient réellement connectés à Dieu. Cela se sent, vraiment, il y a un flot qui coule quand vous les lisez. J’ai donc étudié toutes sortes d’écrits inspirés, de différentes époques et sous différentes formes.

Cependant mon inquiétude était de parler de Dieu avec un groupe musulman qui commençait la pratique heartfulness.

Je dis à la responsable :
« Je suis ennuyé, parce qu’avec Heartfulness, on ne parle pas forcément de Dieu, on parle du cœur, de la Source de lumière divine, ce qui est tout à fait correct, mais moi je parle plutôt de Dieu ».
Elle m’a répondu « Tu sais, au Maroc, quelles que soient les personnes, tout le monde croit en Dieu, il n’y a pas de problème. Le cœur, c’est quelque chose qui est évident pour les musulmans ».
J’en fus heureux et soulagé car je pouvais parler de Dieu sans retenue, en mystique convaincu que je suis.

Il faut savoir que l’approche Heartfulness n’est pas du tout théorique ; elle n’est pas dogmatique en tout cas, elle est expérimentale. Elle est issue du Raja Yoga, donc, c’est une expérience qui est à faire. Mais ce n’est pas si facile. Souvent, aussi bien en Occident qu’apparemment au Maghreb et en pays islamiques, nous nous demandons pourquoi avoir besoin d’aide, de Maîtres, de cheikhs puisque le Prophète a dit qu’on était directement connectés à Dieu.
C’est parce qu’à un certain niveau, on ne peut pas y arriver.
Pourquoi, me direz-vous encore ? – Parce qu’il faut réussir à laisser la place,
TOUTE la place à Dieu en nous, afin de réaliser cette Unicité divine. Et c’est toute la difficulté…
Une des raisons qui font que j’aime beaucoup lire les grands Maîtres Soufis, c’est qu’ils ont l’art du paradoxe : « 
pour réaliser Dieu, il faut que Dieu se réalise Lui-même en nous », disent-ils. Pas simple !
La difficulté est que nous vivons dans un monde de dualité et qu’il nous faut aller vers la dimension de l’Unicité, c’est-à-dire le Royaume de Dieu qui est dans le Un. C’est un paradoxe. Pour cela nous allons avoir besoin d’aide, de guides, comme nous avons eu besoin d’un père et d’une mère pour naître, nous avons aussi besoin d’un père ou d’une mère spirituel-(le) pour naître spirituellement.
Par l’initiation à la méditation et l’aide de la transmission yoguique (qu’on appelle
pranahuti) nous pouvons entrer en contact avec cette lumière divine dans le cœur, de façon graduelle. Mais il est important de savoir qu’il existe différents niveaux de profondeur du cœur.
Ces différents niveaux, je les avais découverts il y a longtemps dans les écrits de mes Maîtres, Lalaji et Babuji, et je les ai retrouvés dans la belle lumière du Coran

Les trois niveaux du cœur

Le premier niveau c’est celui de l’âme. On l’aborde assez vite dès lors qu’on est introduit à la méditation. Ensuite vient le deuxième niveau : là on rejoint déjà la dimension de Dieu, c’est-à-dire le Royaume de Dieu qu’on appelle aussi la Région Cosmique. C’est à ce niveau que se trouvent les Maîtres, que se trouve notre Maître intérieur, celui qui va nous guider quand nous allons pouvoir entrer en contact avec Lui Mais pour cela, il faut avoir déjà atteint un niveau de pureté, de purification. C’est dans ce but que nous pratiquons la méthode du nettoyage, pour avoir un cœur le plus pur possible, afin d’être en contact avec le Divin en nous. C’est ce niveau que j’appelle « du Maître, du Seigneur ».
Après nous allons encore plus en profondeur. Là se trouve l’Essence même de Dieu, là on se perd, là il y a un effacement total. Le Soufisme parle de
fanâ’ al fanâ’ c’est-à-dire l’extinction du soi, totale, en Dieu.

Comme on le fait par le cœur, c’est un processus d’amour, ce n’est pas une destruction. D’abord on dit à Dieu : « Voilà, je me soumets à Toi », ensuite : « Je m’efface pour Te laisser toute la place ».
Cela peut inquiéter quand on ne le comprend pas, quand on ne l’a pas vécu, mais en fait on laisse de côté notre moi, avec son petit monde, sa limite, pour laisser la place à l’Illimité, à Dieu et à toute Sa création. Donc on lâche un « petit peu » pour « être beaucoup » en Dieu. Cela fait un peu peur parce que c’est l’inconnu. C’est pour cela qu’on est accompagné.

A ce moment ce qui est très important pour moi en abordant cette question, c’est que la racine même, je pense, de l’Islam c’est le chahada, c’est-à-dire ce témoignage par rapport à Dieu qui doit amener par sa pratique, par le dikr, à la réalisation de Dieu en nous. Pour ceux qui ne connaissent pas : « Il n’y a de Dieu que Dieu, je témoigne que Mohamed est Son prophète. » Ce qui est intéressant, c’est que la pratique Heartfulness permet de le dire d’une manière très intériorisée quand vous dites « ʾillâha ʾillâ–llâh », cela peut être un peu superficiel. Mais si vous le dites en profondeur, centré sur le cœur « Lâ ʾillâha ʾillâ–llâh … » il y a une grande différence. Evidemment quand on le dit en Arabe, il y a un son, il y a un verbe, il y a une vibration qui est excellente. Mais là encore, si on le dit à haute voix, fort, cela peut rester extérieur, mais si on rentre un peu plus dans la profondeur du cœur, cela devient une vibration qui va aller de plus en plus profond pour aller vers ce qu’on appelle l’Essence. Je parle alors de science divine. Dans cette science divine, les grands Maîtres, les grands Soufis, se considèrent comme des gnostiques. Qu’est-ce qu’un gnostique ? C’est une personne qui reçoit DIRECTEMENT la connaissance de Dieu. Il est en contact avec Dieu. En fait, il a laissé TOTALEMENT la place à Dieu, en lui. C’est ce qui leur permet, premièrement de pouvoir nous guider sur le chemin qu’ils ont fait au moins une fois si ce n’est deux, et ensuite de pouvoir parler de manière adéquate de cette Essence qui est appelée aussi la Réalité, Haq, la Vérité ou Allah.

Mais revenons aux trois niveaux du cœur que nous retrouvons dans le Coran.

Dans un premier temps, on parle de la poitrine, donc de la chose la plus superficielle. Il est dit : « Dieu ouvre à la soumission la poitrine de celui qu’Il veut diriger. » (Coran 6, verset 125.) Donc c’est la première étape proposée dans l’Islam, c’est la soumission. C’est aussi quelque chose qui est à expérimenter. Cela veut dire : « Voilà, Seigneur, je me soumets à Toi. » En se soumettant, on voit ce qui se passe. On commence déjà la première étape de la visite de ce qu’est Dieu en nous et dans le monde. Cette étape va être vraiment très intéressante quand on va la faire à partir du cœur, dans le cœur. Parce que c’est lié à l’amour.

Voici une autre sourate : « Afin que Dieu éprouve ce qui est dans vos poitrines et qu’Il en purifie le contenu. » Donc, de nouveau on s’ouvre à Lui, on se soumet à Lui, on s’abandonne à Lui pour qu’Il nous purifie. Alors avec la technique du nettoyage mais aussi avec le dhikr, on va procéder à cette purification intérieure afin de recevoir le Seigneur en nous. Mais Il ne pourra y demeurer que lorsque nous serons totalement purifiés.
Après on dit qu’on passe de Islam qui est la soumission à Îmân, la foi.

La foi, quand elle est extérieure, c’est une croyance. Mais quand on commence à l’intérioriser, elle devient vérité, ce qu’on appelle « certitude ».
Que développons-nous à ce moment-là ? Le témoin intérieur,
chahid, dans l’Islam. Oui, nous devenons le témoin de notre propre avancée en Dieu

La pratique 

Là encore il y a la double expression : il y a la vision extérieure qui donne une perception beaucoup plus duelle du monde, c’est la science extérieure. C’est ce qu’on retrouve dans toutes les religions qui nous disent, il faut faire comme ça, il faut vivre comme cela. C’est la charia, c’est utile pour mener sa vie de tous les jours. Cela relève souvent de la croyance mais en même temps on est dans la soumission, on est dans l’Islam, puisque Dieu via le Prophète et Jibril, l’ange Gabriel nous a donné ce merveilleux Coran pour nous aider à vivre et à Le rejoindre.
Mais ce qui est intéressant c’est de rentrer dans une partie plus intériorisée, plus ésotérique. Cette deuxième expression est non-duelle et rejoint la science divine qui va nous permettre d’expérimenter le Divin en nous, dans Ses différents niveaux, d’avoir une vision intérieure. C’est pour cela que quand nous faisons méditer les gens, nous leur demandons d’écrire leur journal, pour qu’ils puissent reconnaître, prendre conscience de ce qui se passe en eux, de ce par quoi ils passent, des chemins qu’ils vont suivre. Cela constitue la première étape.

Puis il y a le deuxième niveau du cœur, le cœur proprement dit, qalb, qui est un centre subtil. A ce niveau, l’ego n’a plus autant de prise sur nous. Je vais le développer un petit peu plus tard et je vais aussi vous montrer comment à travers la pratique, et les différents points, les centres subtils, qui sont dans notre cœur, nous allons pouvoir passer du monde duel au monde de l’Unité de Dieu. Mais ce n’est pas encore fini.

Il y a encore un niveau plus profond qui est l’Essence ; c’est el lubb.

Donc il y a une progression : on part de qalb, le coeur, puis on s’absorbe dans le fond du cœur fouad, le cœur spirituel, pour s’immerger dans el lubb, l’Essence.

A part certaines personnes exceptionnelles, nous devons tous y aller progressivement. Pourquoi ? – Parce qu’il y a de nombreux voiles d’illusions qui recouvrent tout le cœur, qui nous empêchent d’accéder à la réalité, à notre réalité. Il y a aussi toutes ces complexités, ces impressions qui se sont mises dans notre cœur et dont il faut se libérer petit à petit. C’est là que nous avons besoin de personnes qui nous guident, qui nous assistent et quand il y a des moments de difficultés, nous apportent l’aide nécessaire.

Donc vous voyez, la méditation, dans un premier temps va nous permettre d’utiliser déjà deux instruments qui nous ont été offerts : le mental et l’application de ce mental sur le cœur. Dans le cœur nous allons travailler sur tous les éléments du cœur. L’âme va cheminer dans le monde de la dualité et va rentrer de plus en plus en profondeur, c’est ce que l’on appelle un chemin d’âme ou yatra qui conduit à Tawhid, l’Unicité en Dieu.

A suivre…

Théophile l’Ancien
Extrait de 
Les Cahiers de Théophile
Essais

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