Dans le soufisme il est fait mention de qalb, le cœur, après il y a ruh, l’esprit qui va venir dans un deuxième temps. Au fur et à mesure qu’on avance et qu’on pénètre dans la profondeur, on atteint sirr, le secret, après le secret du secret et pour finir le secret caché.
C’est au travers des cinq points du cœur, situés dans la poitrine, que l’on va progresser en qualité, en pureté, en connexion. Dans un premier temps c’est l’amour pour Dieu qui se développe en nous, puis il se manifeste à l’extérieur sous forme d’empathie, de compassion pour tout ce qui nous entoure.

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Les cinq points du cœur.

Ces cinq points correspondent à des voiles qui sont en lien avec les éléments : terre, air, feu, eau et éther. Ces voiles nous empêchent d’accéder à notre réalité.

Babuji évoque l’avancée en Dieu, en décrivant vingt-trois cercles avant d’arriver à Dieu, l’Ultime, l’Essence : « Vous voyez, quand vous commencez, il y a cinq cercles d’illusion et après vous passez dans la région du Royaume de Dieu, et là il y a les onze cercles de l’ego. » Cela veut dire que quelque chose de très subtil va nous empêcher d’avancer.
Qu’est-ce que c’est ? Nous-même, notre ego. Bien qu’on soit, par la Grâce de Dieu et l’aide de nos Maîtres, placés dans cette région cosmique du Royaume de Dieu, nous avons encore en nous ce petit démon qui est là, pour nous dire : « Mais non, moi, je suis là et à présent je suis spirituel, je suis Un, je sais. », toutes ces choses que chacun connaît.

C’est pour cela que le Prophète était inquiet. Il disait : « Se libérer de l’idolâtrie subtile après s’être libéré de l’idolâtrie grossière, je crains pour ma communauté, car l’idolâtrie subtile est cachée ; elle sera plus difficile à détecter qu’une fourmi sur un rocher dans une nuit noire. » L’idolâtrie subtile, c’est quand on se sert de la spiritualité ou de la religion pour ne pas laisser la place à Dieu.

Au final, que nous devons-nous rechercher ?
A nous effacer, à nous retirer pour laisser la place à Dieu, la place qu’Il aurait toujours dû avoir.

Et quand on Lui laisse la place, que se passe-t-il ?
Toute la Création est en nous, et comme nous sommes aussi la Création, nous avons notre place en Lui. Il ne s’impose jamais à nous : c’est nous qui devons décider, devons vouloir reprendre la place qui est juste, celle que notre ancêtre Adam a laissée en disant : « J’ai tout, je connais tout, je connais les noms de Dieu, je connais les attributs de Dieu, je connais l’Essence de Dieu. Je suis comme Lui. » En partant de l’homme universel, il s’est cru indépendant et séparé de Dieu. C’est une illusion. On ne peut pas être séparé, on peut seulement croire qu’on l’est. On voit bien ce qui se passe dans nos sociétés, même dans nos religions. Dès qu’une religion est séparative, elle n’est plus en Dieu. Dès que nous sommes séparatifs, nous ne sommes plus en Dieu. Nous avons toujours tendance à nous séparer, à nous désunir. « Celui-là n’est pas comme moi, ce n’est pas ma culture… » Nous avons tendance à avoir peur, à nous isoler, toutes les problématiques d’aujourd’hui.
C’est pour cela qu’il nous faut retrouver l’Unicité divine.

Nous avons ce devoir d’avancer mais au lieu d’aller chercher à l’extérieur, nous devons chercher en nous, à l’intérieur, dans la profondeur. Cela devient réel, Dieu est Haqq, la Réalité, le Réel. En plongeant dans cette profondeur, nous entrons en contact avec l’Essence. Elle se répand en nous, prend toute la place, et à ce moment-là nous révèle que toute la Création de Dieu est aussi en nous. A travers cette vision intérieure nous la contemplons, nous sommes émerveillés : tout est là.

Je voudrais vous lire un texte sur les sept degrés de la transparence de Faouzy Skali.

Nous avons vu que dans le Coran il est dit qu’il y a la poitrine puis, le cœur, ensuite le fond du cœur et ensuite l’Essence. Ce texte parle des sept degrés de transparence et vous aidera à vous repérer :
« Au niveau de la poitrine, l’homme est vaincu par ses désirs. Il est serviteur de son ego. Il est ignorant. »

Dans le deuxième degré :
« L’homme commence à percevoir le langage de la Création. Son cœur est ébranlé. Il s’ouvre à la religion. Il est conscient de ses désirs même s’il y succombe. »

Déjà on sent que l’observateur est né.

Dans le troisième degré :
« L’homme est aspiré par Dieu. Il va vers Dieu. La conscience est éveillée. C’est la spiritualité. Il a un état qui est relié à l’état d’Amour. Il s’exerce aux vertus humaines et spirituelles. »
Donc, il va vers Dieu. Cela est la première étape de la méditation, le premier niveau du cœur.

Le quatrième degré :
« L’homme ne va pas vers Dieu. Il est avec Dieu. Sa soumission est totale. Il est en paix. Les secrets se révèlent. »

A ce stade, il est en contact avec la Réalité.

Au cinquième degré :
« L’homme partage l’Éternité divine. Son état est la non-existence. Ses attributs humains ont disparu. Ses actes sont divins. »

Dans la voie d’Heartfulness nous appelons cela le « sahaj-samadhi », c’est-à-dire le samadhi naturel. A la fois l’être est totalement absorbé dans la profondeur de son cœur et pleinement présent à la vie, à ce qui se passe. Il a un œil, le gauche, vers le cœur et le droit vers le monde, c’est une métaphore. C’est à travers cette réalité intérieure qu’il regarde le monde.

Au sixième degré :
« Au sixième degré, l’homme accepte Dieu. Ici, c’est Dieu qui accepte l’homme. Ses attributs sont divins. Il incarne la Vérité, le Réel. »

C’est l’état de « rien-té » (nothingness en anglais). C’est l’état de turia ou la personne s’est totalement retirée et c’est Dieu qui agit directement à travers elle.

Le septième degré :
« L’état de l’homme est Eternité, l’Essence, Dieu. Il manifeste l’Unité dans la diversité. »

Et c’est l’état de turiati. Les choses se font, que la personne en ait conscience ou non. C’est l’état des grands maîtres. Ils sont des instruments de Dieu extraordinaires et l’humanité en profite grandement.

Babuji avait une phrase que j’aimais bien. Il disait :
« Là où finit la religion, la spiritualité commence.
Là où la spiritualité s’arrête, la Réalité commence.
Là où la Réalité s’arrête, il y a la Félicité, l’Absolu. »
Çela va à l’Infini de Dieu.

Là encore, il faut bien comprendre : c’est toujours inclusif puisqu’on est dans Tawhid, l’Unicité. Tout a sa place. On a besoin des religions, et comme disait Mâ Ananda Moyî, une grande sainte de l’Inde :
« Au cœur de toutes les religions, les gens s’unissent, se retrouvent. »

C’est là qu’il nous faut aller, vers la subtilité, vers la réalité intérieure.

Déjà au deuxième niveau du cœur qui donne accès au mental universel, au mental cosmique, au Royaume de Dieu, se développe la vision intérieure, l’écoute intérieure. C’est-à-dire qu’on peut déjà recevoir les instructions, les directions, les intuitions d’une manière différente.
C’est pour cela qu’on parle du Maître intérieur. On est guidé dans nos vies pour prendre les décisions qui sont justes, avec lesquelles on est en accord, ce qui est très important en tant qu’êtres humains. Nous avons toujours notre libre arbitre, c’est nous qui décidons de nos vies. Dieu nous a donné le libre arbitre pour pouvoir l’utiliser, Il ne nous contraint jamais, ne nous force jamais. Il nous donne la direction et plus on Lui laisse la place, plus Il va être avec nous, plus Il va nous guider.
C’est l’état de fanâ’, l’extinction ou pour les chrétiens, l’anéantissement du moi. Du moi, pas de la personne, mais de l’illusion que nous guidons nos vies.

Quand nous pénétrons dans la plus grande profondeur, nous abordons, fouad, le fond du cœur puis el lubb, l’Essence, qui est directement là, la Réalité. C’est le lieu de la vibration d’Allâh, de Sa présence c’est « Fanâ’al fanâ’ », l’extinction dans l’extinction. Il n’y a plus que Dieu. C’est difficile à exprimer : la seule chose qu’on peut souhaiter c’est de le vivre ! Pour cela nous avons les Maîtres, les Cheikhs pour nous guider. Il existe différents niveaux de maîtres ou cheikhs, chacun connaissant parfaitement son niveau et celui des autres. Certains ont réussi à tellement s’effacer que Dieu a voulu se servir d’eux pour enseigner, pour guider. Ce sont des gnostiques ou des « connaissants » parce qu’ils reçoivent directement la connaissance.
Ils sont capables d’exprimer et surtout de faire vivre cette magnifique « science divine ». Dans le raja-yoga on l’appelle Brahma-vidya – Brahma c’est Dieu, vidya c’est la connaissance de Dieu.

Un ikam de Ibn Ata Allah nous dit :
« Déleste-toi du gouvernement de toi-même, ce dont un autre se charge pour toi, ne t’en occupe pas. »

Ibn Ata Allah a écrit des ikams, des paradoxes que j’aime beaucoup. Ce qui est intéressant dans ces paradoxes c’est l’union des contraires : là, notre mental ne peut plus s’accrocher parce qu’on a la chose et son contraire. Par exemple, dans la mystique chrétienne on trouve « la lumière ténébreuse ». Le mental est obligé de s’orienter différemment, éventuellement d’abdiquer pour pouvoir accéder au sens profond de ces paradoxes ou oxymores.

Al Shadhili parle de l’homme qui a fait son extinction en Allah, en Dieu :
« Dieu a délivré leur âme de l’état de séparation.
Il a éclairé leur esprit de Sa lumière, ce qui leur a permis de contempler les merveilles de Sa puissance.
Il a préservé leur cœur de la vision de toute autre chose que Lui.
Il a effacé les traces du monde manifesté.
Ils sont devenus captifs de Sa présence.
Ils ont pu contempler l’Unité suprême.
Il les a arrachés à eux-mêmes.
Il les a éteints à eux-mêmes.
Ils sont immergés dans l’océan du Soi divin.
Il a placé les astres, les sciences spirituelles dans le firmament de la perception pour que ceux qui cheminent vers Sa présence puissent se diriger.
Il a illuminé la nuit de la réalisation de l’Unicité.
Dans le désert de l’esseulemen
t. »

Ce sont des êtres extraordinaires. Mais de nouveau, tous les Maîtres, tous, ont eu besoin d’être éveillés. Par exemple, Abu Madyan, un très grand maître du XIIème siècle reconnu par toutes les branches soufies, a commencé ses études à Fez où il a appris les sciences extérieures de la religion. Quand il a eu fini, il a décidé de s’intéresser aux sciences intérieures et aux sciences divines. Il a alors bénéficié de la barakah de grands Maîtres comme Maghrebi et il a été initié par Qadir Al Jilani.

Abu Madyan qui a écrit ces ikams a été un inspirateur extraordinaire. Il est dit qu’il a formé plus de trois cents cheiks, c’est-à-dire trois cents maîtres.
Il en est de même pour Al Shadhili ou Al Murci. Ils ont une telle connexion à Dieu que Dieu leur permet de voir ce qu’est la Réalité et de l’enseigner.

Mais là encore, il ne faut pas se tromper : dans l’Islam, nous avons l’Essence, les Noms de Dieu et ses Attributs et souvent les gens veulent passer par les 99 Noms de Dieu parce qu’ils donnent beaucoup d’importance aux savoirs et aux attributs qui donnent des pouvoirs. Mais il y a toujours le danger que l’ego s’en empare et nous coupe de Dieu.
Ce qui est important, c’est d’accéder à l’Essence. C’est pour cela que dans l’Islam, l’approche n’est pas finie. Dans l’Islam il y d’abord la soumission, islam, après la foi iman, et après l’excellence, ishan.

Voici une citation de Al Ghazali :
« Vous devez savoir qu’Allah a enlevé tous les voiles d’ignorance et a amené les gens dans l’état de vision, par leurs dikrs continus. La première étape du dikr est le dikr de la langue. Et le dikr du cœur est l’apparition de la Présence divine dans le récitateur du dikr, rendant le dikr non nécessaire. »

Vous voyez, là encore, il est intéressant d’utiliser le dikr, mais c’est seulement une approche. On le pratique, mais, après, il faut aller à l’intérieur, pour arriver à ce dikr silencieux que l’on retrouve d’ailleurs dans la naqshbandiya.
Il arrive un moment où c’est comme si c’était Dieu qui agissait, il n’y a plus rien en nous. Il y a seulement la connexion. De la même façon quand on récite les cinq prières est-on réellement dans la Présence de Dieu ? On aspire à la Présence de Dieu.
Voilà pourquoi il est très important de rentrer dans la profondeur de son cœur avant de faire toute pratique, pour pouvoir, justement, avoir la plus grande réalité qui soit, ce contact avec l’Essence intérieure qui fait qu’on va réellement prier.

Ibn Ata Allah nous dit :
« Jusqu’au moment où finalement, comme c’est permanent, il n’y a plus besoin de prier, il n’y a plus besoin d’utiliser le dikr. »

En même temps, il nous met en garde :
« Ne vous trompez pas, parce que la connaissance de Dieu, seul Lui-même peut savoir ce qui mène à Lui-même. »

Il faut arriver à ce que Dieu se voit, se trouve en nous, en Lui-même. Il faut faire toute la place avec l’aide de Cheikhs, de Maîtres qui sont réalisés et qui ont réalisé tout cela. Ils savent, ils connaissent toutes les ruses de l’ego parce qu’ils sont humains comme nous et que nous ne sommes pas différents les uns des autres. Ils vont pouvoir nous guider, et comme le dit Daaji :
« Nous présenter à Dieu d’une manière acceptable pour qu’on puisse vraiment se tenir devant à Lui… »

Théophile l’Ancien
Extrait de Les Cahiers de Théophile
Essais


Quelques lectures conseillées

La voie soufie de Faouzi Skali. C’est là où j’ai trouvé les quatre niveaux du cœur.

Le soufisme, cœur de l’islam du Cheikh Khaled-Bentounès, pour ceux qui ne connaissent pas l’Islam. C’est très intéressant, très juste, c’est quelqu’un qui est dedans. Son grand-père était le cheikh al-Alawi, un très grand homme. Il a écrit aussi, récemment, La thérapie de l’âme.

La sagesse céleste de Ahmad al-Alawi, traduit par Eric Geoffroy qui a écrit sur le soufisme, qui est très intéressant et qui parle aussi des ikams de Abu Madyan.

La sagesse des Maîtres soufis de Ibn Ata Allah dont on a parlé et qui parle de Al Shadhili ou Al Murci et de beaucoup d’autres. Là il y a un parfum qui va dans cette direction.

– Ecrits sur les Naqshbandis. J’ai énormément lu cette littérature. Dans le Nord de l’Inde, il y avait un grand mélange entre les chrétiens, les sikhs, les soufis, les musulmans qui vivaient bien ensemble. Et il y avait une grande fraternité. Et donc j’ai beaucoup aimé aussi les enseignements de Ahmad Khan qui est un soufi qui était connecté, qui était ami en tout cas avec Lalaji et Babuji. Vous voyez, en Dieu il n’y a pas de séparation.

Heartfulness, la méthode de Kamlesh Patel et Joshua Pollock. Si vous voulez avoir une meilleure connaissance de Heartfulness. C’est très intéressant, très simple, très juste, Cela a été fait par Kamlesh Patel qu’on appelle Daaji et qui est le Maître actuel de Heartfulness. C’est le guide spirituel car le mot « Maître » n’est pas toujours bien vu. C’est un dialogue avec une personne, Joshua Pollock, qui pose des tas de questions sur toute la pratique, sur tout ce que fait Heartfulness. Il y a à peu près tout de manière claire. Il existe aussi en anglais.