Théo. – Nous avons déjà abordé la recherche spirituelle et la difficulté à reconnaître sa voie. Cela m’intéresse car parmi les aspirants qui viennent me voir, j’ai constaté beaucoup de confusion.

L’Ancien. – Ils cherchent le sens de leur vie.

Théo. – Ils cherchent à se connaître eux- mêmes, mais cela n’éclaire pas toujours leur esprit. De grands progrès ont été faits depuis que la psychologie moderne s’est intéressée au fonctionnement de la personne dite « normale ». Nous en avons déjà beaucoup parlé et j’aime les préconisations de la « psychologie positive » pour atteindre le bonheur : le don, l’empathie, la gratitude, la générosité. C’est incroyable que les valeurs prônées en psychologie et en recherche spirituelle soient les mêmes.

L’Ancien. – Spiritualité et psychologie sont toutes les deux les sciences de l’esprit. Elles commencent à utiliser les sciences qui proviennent du Yoga comme la sophrologie, la relaxation et aujourd’hui la méditation, le Zen, Mindfulness, Heartfulness

Théo. – Je reçois souvent de tout nouveaux méditants. Ils ne sont pas toujours faciles à cerner. En fait, il y a peu d’aspirants qui cherchent l’Ultime comme nous l’avons souvent évoqué. Que dois-je faire en tant que formateur ?

L’Ancien. – Comme d’habitude, commence par ne rien faire du tout, en étant à l’écoute des différents niveaux de l’être.

Théo. – Tu veux dire du cœur ?

L’Ancien. – A partir du cœur, par le cœur.

Théo. – Je laisse la lumière de nos deux cœurs établir leur connexion d’être à être.

L’Ancien. – Tu peux désormais aller plus loin. Tu as été initié comme enseignant de raja-yoga. Tous tes chakras ont été purifiés puis illuminés, pour que ton Maître intérieur puisse effectuer le travail spirituel dans sa totalité, sans limite aucune.

Théo. – Cela correspond-t-il à mon avancée spirituelle ?

L’Ancien. – Non, c’est ce que nous appelons une approche. Le Maître lors de cette nouvelle initiation a ouvert tous les chemins, mais, par tes efforts personnels, par ta pratique tu devras gagner chaque position. Rien ne sera acquis ; tu devras conquérir chaque avancée de haute lutte, par la pratique, l’abandon et tout ce que tu connais.

L’Ancien met subtilement Théophile le Jeune en garde contre les prétentions de son ego.

– Tout nouvel instructeur en raja-yoga est doté de la transmission de pranahuti. Le Maître a ouvert le canal divin depuis la Source. Son cœur laisse passer la transmission de cœur à cœur, mais uniquement pour l’évolution de l’aspirant. Pour cela l’instructeur doit complètement s’effacer. C’est impératif.

Après de très longues minutes de silence, l’Ancien reprend :
– Tes interrogations sont louables. Nous reviendrons sur ta formation en tant qu’instructeur, combinée à celle d’aspirant. N’oublie pas, tu restes malgré tout un débutant.

L’esprit de Théo est en alerte. L’Ancien le sollicite intérieurement : qu’a-t-il manqué ? Pourquoi cette leçon sur l’ego, cet appel à l’humilité ? Immédiatement il fait taire son mental et ses interrogations ;  il plonge dans les profondeurs de son cœur au contact de son Maître intérieur. Il sent son ego s’ajuster. Son âme est pleinement à l’écoute.

L’Ancien est content, son élève a saisi la mise en garde. Il peut maintenant fournir à Théo quelques explications. Sa conscience en éveil a mis de côté les curiosités de son ego, même si elles paraissaient légitimes.

Théo. – Quelle a été mon erreur ?

L’Ancien. – Il n’y a pas d’erreur à proprement dit, mais la nécessité d’un ajustement intérieur. Nous parlions de ton travail d’instructeur et par habitude tu es revenu à des questions sur ta propre évolution.

Théo. – De l’égocentrisme ?

L’Ancien. – En quelque sorte, tes questions sont légitimes, mais tu es devenu un instructeur, ton approche doit évoluer et devenir différente.

Théo. – De quelle manière ?

L’Ancien. – Tu dois désormais cultiver l’effacement, l’abnégation. Tu es au service.

Théo. – Au service de l’aspirant ?

L’Ancien marque une pause…
– Au service du Seigneur, qui sert l’aspirant.

Théo. – Mais encore ?

L’Ancien. – Tes questions doivent se poser sur ton travail d’instructeur, avec pour seul souci, l’avancée de l’apprenti méditant.

Théo. – Un apprenti instructeur qui s’occupe d’un apprenti méditant ?

L’Ancien. – Sache que toute notre vie, nous serons des apprentis.

Théo, dans un premier temps, ne comprend pas l’allusion de l’Ancien, puis la réponse apparaît en un éclair :
– Si je reste au centre, je suis « à zéro » : je ne suis rien, effacé, face au Seigneur. Il me montre à chaque pas ce que dois faire, ce que je dois dire. Ce n’est que si je suis absent à moi-même que je suis présent au Seigneur. C’est intéressant !

Théo, heureux d’avoir compris la leçon, taquine l’Ancien:
– Alors, comme cela, toi aussi tu es un débutant ?

L’Ancien. – Je suis un éternel apprenti, dans les mains bénies du Seigneur. Qui, mieux que lui, peut guider mon travail, ma vie ?

Théo. – Je croyais que tu avais un haut niveau d’approche spirituel !

– Si c’est le cas, c’est une raison supplémentaire pour rester en position zéro, rétorque L’Ancien en souriant.

Théo saisit la perche qui lui est tendue, il s’esclaffe :
– « Zéro infini » ! Vieux malin !

L’Ancien répond au rire de Théo :
– Être vieux n’empêche pas d’être « spirituel » et joyeux.

Théo retrouve son sérieux avant de poursuivre son questionnement :
– Parfois ,tu parles du Centre, du Zéro, et d’autres fois , du Maître intérieur ou encore du Seigneur. Pourrais-tu m’éclairer ?

L’Ancien. – Quand j’évoque la Source de l’Ultime, je parle du Centre dont la qualité est le zéro infini. La transmission de pranahuti en provient.
Quand j’évoque le Seigneur, il est la « source manifestée » de la Source. Il est le porteur de l’Amour sublime pour l’humanité. Il est le pourvoyeur de tout ce dont l’aspirant, le disciple et Le Maître ont besoin.
Quand j’évoque le Maître intérieur, c’est celui qui guide le disciple pas à pas sur le yatra, le chemin de l’amour, le chemin de l’âme vers l’Ultime, vers Dieu.

Théo. – Et le Maître vivant ?

L’Ancien. – Il incarne le reflet manifesté du Maître intérieur. Ils travaillent en miroir, en résonance l’un avec l’autre. C’est impératif pour un instructeur. Pour cela le Maître a ouvert et illuminé tous ses chakras, afin qu’il n’ait plus à se préoccuper de lui-même et de sa propre évolution.

Théo. – La voie de l’évolution de l’instructeur est-elle différente de celle du pratiquant ?

L’Ancien. – C’est exactement la même chose, mais avec plus d’abnégation. L’instructeur fera passer le pratiquant dont il s’occupe, avant sa propre évolution.

Théo. – En même temps, s’il veut être un bon instructeur, il devra encore mieux pratiquer.

L’Ancien. – Oui, la pratique constante que nous avons longuement évoquée lors de nos derniers entretiens reste nécessaire. Cependant la pratique quotidienne consiste plus en de petits ajustements de l’être qu’en une nécessité impérative.

L’Ancien insiste :
– L’instructeur ne se préoccupe plus de sa propre évolution.

Théo. – J’ai compris : Son évolution est totalement entre les mains du Seigneur dont il est l’instrument béni et privilégié.

L’Ancien. – D’ailleurs il n’en est même pas conscient. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il est en permanence avec le Seigneur et que le seigneur est devenu son respir, sa vie. Il n’est même pas conscient d’être un instructeur…

Théo réfléchit avant de poursuivre pour mieux intégrer l’image :
– Il est pleinement à son travail, absorbé dans sa tâche comme dans l’expérience optimale, c’est « l’état de flow ». Je connais cette condition, elle génère beaucoup de joie et d’enthousiasme.

L’Ancien. – Toute ton attention, ton intérêt doivent se focaliser sur Le Seigneur dans l’aspirant, ou plutôt comment tu vas contribuer à libérer la dimension divine dans le cœur de l’aspirant.

Théo. – C’est presque un travail de sage-femme.

L’Ancien. – Tu ne crois pas si bien dire. La personne naît à elle-même. Elle vivra plusieurs naissances au cours de son retour à Dieu.

Théo. – … ainsi les petites morts qui accompagnent inévitablement ces naissances.

L’Ancien. – L’accouchement est plus ou moins facile. Chacun de nous est la sage-femme qui assiste le Maître dans l’accouchement des âmes, qui Le prévient en cas de grandes difficultés.

Théo. – Alors, je suis une sage-femme débutante qui n’a pas encore connu beaucoup d’accouchements.

L’Ancien. – C’est la raison pour laquelle le Maître te confie à une ancienne sage-femme qui a beaucoup d’expérience en la matière.

Théo. – Tu en réfères toujours au Seigneur ?

L’Ancien. – Qui peut dire qu’il sait ce qu’il fait pour une âme ? La plus grande qualité d’une sage-femme de l’âme, c’est de s’effacer face au Seigneur… cela fait des merveilles !

Théo. – A quoi servons-nous alors, puisque Dieu fait tout ?

L’Ancien. – A accompagner la future accouchée, à la rassurer, à lui tenir la main dans les moments difficiles, mais aussi à suivre la grossesse, préparer l’accouchement.

Théo. – Haptonomie, relaxation, sophrologie, parler au bébé ou à l’âme. Prendre conscience de l’âme, je vois. Vivre avec, dans l’instant.

L’Ancien. – Apprendre à connaître son espace intérieur, observer les mouvements de son âme.

Théo. – La dégager des samskaras et des voiles d’illusion qui pourraient l’entraver lors de l’accouchement. J’imagine qu’après plusieurs naissances, c’est plus facile.

L’Ancien. – Les cinq premières sont les plus difficiles. Les huit autres sont… beaucoup plus aisées.

Théo. – Réellement ? J’imagine que le passage des onze cercles de l’ego doit être particulièrement délicat.

L’Ancien. – Le maître accoucheur d’âmes utilise parfois la péridurale et l’épisiotomie en cas d’accouchement très difficile.

Théo. – Tu veux dire le samadhi, mais je ne saisis pas la métaphore de l’incision.

L’Ancien. – Quand tu es concerné, tu la comprends très bien !
Mais ce ne sera jamais à toi de le faire, c’est le travail exclusif du Maître.

Théo, songeur :
– Je me demande ce qui n’est pas du travail du Maître.

L’Ancien, souriant légèrement:
– Moi aussi…

A suivre…

Théophile l’Ancien
Extrait de Dialogues avec Théophile l’Ancien
L’initiation de Théophile le Jeune