Theo est devenu un guide, il interroge l’Ancien sur la toute nouvelle mission qui lui a été confiée :
– Comment aborderais tu le yatra, ce chemin que l’âme doit parcourir ?

L’Ancien. – Le yatra peut être parcouru de plusieurs façons. La plus belle, la plus noble à mes yeux est celle basée sur l’Amour et la dévotion pour Dieu, le Seigneur suprême. Nous lui donnons notre cœur de lumière avec tant d’Amour et de sincérité que le Seigneur le fait sien. C’est une grâce qui peut survenir à tout moment de la quête de l’Ultime. Quand ce moment béni arrive, notre cœur ne nous appartient plus, il appartient au Seigneur. Il est sien, nous sommes siens sans partage. Le Seigneur s’y est établi définitivement, telle une ambassade en terre étrangère. Nous sommes honorés et reconnaissants d’accueillir un tel Être en notre sein. Nous lui avons d’abord remis les clés de notre cœur. C’est notre amour et notre amour seul qui a fait le travail. Nous avons alors réalisé que la dimension de notre cœur appartenait de toute éternité à Dieu et que nous n’en étions que les occupants abusifs. Mais dans son amour et sa grande clémence, le Seigneur nous a laissé croire que le cœur était nôtre et que nous pouvions en faire ce que bon nous semblait. Le Seigneur s’est alors retiré au plus profond de nous, nous laissant la place, en attendant le jour où il serait accueilli en libérateur.
Il ne demande rien. Nous sommes déjà siens de toute éternité, même si nous avons pensé le contraire.
Au tout début de notre enfance spirituelle, Il est très fier de nous quand nous faisons nos premiers pas vers lui et que nous le sollicitons. Nous implorons son aide, sans savoir que le Seigneur a toujours été là. Nous l’invitons chez lui et il joue volontiers le jeu, et cela depuis des milliers d’années. Il attend patiemment que nous reconnaissions sa présence bienveillante et aimante jusqu’au jour béni où nous réalisons que ce territoire a toujours été sien. Enfin nous le lui remettons. Concrètement, nous nous sommes conduits comme des envahisseurs, bruyants et barbares. Nous avons perverti cet espace divin avec nos vies dissolues, remplies de débris incongrus. Notre cœur est devenu une sorte de cave où nous avons entreposé divers objets inutiles pour combler notre sensation de vide et de solitude intérieure. Et voici que nous réalisons que le Seigneur n’est pas seulement l’invité, mais le propriétaire légitime qui nous a laissé « squatter » ce cœur que nous croyions nôtre.
Le Seigneur y fait un retour triomphant. Il nous a généreusement gardés au sein de son Palais Royal en nous désignant comme les princes héritiers. Nous bénéficions de toutes ses largesses, dans ce château qui est bien le sien. Maintenant nous allons visiter avec Lui les treize pièces qui le constituent : au passage, le Seigneur va restaurer chacune d’entre elles et l’illuminer, avant de la quitter pour se rendre dans la suivante. Il y organise une grande fête d’amour qui l’illumine entièrement. Dieu fait une reconquête par l’amour des territoires délaissés en nous. Qu’y avons nous fait ? Il est préférable de l’oublier et de se concentrer sur sa divine présence en des lieux divins recouvrés. Nous en devenons les invités d’honneur et nous nous réjouissons de chaque étape du cœur, de chaque étoile traversée jusqu’à la phase finale où tout notre être lui appartient à nouveau.
Nous vivons désormais en communion en Lui, jusqu’à nous perdre en Lui à jamais, dans son amour infini. Nous avons oublié qui est qui. Nous ne revendiquons humblement que sa divine présence et nous lui en rendons grâce. Nous nous perdons éperdument en Lui avec bonheur, souhaitant ne plus jamais revenir en arrière, en ces temps où nous croyions encore que notre cœur nous appartenait. C’est ce qu’il nous a laissé croire dans son immense magnanimité. Aujourd’hui nous rendons simplement grâce à ces divines retrouvailles. La grâce descend dans notre cœur et s’y répand en permanence lançant des bénédictions tout alentour.
Le mariage mystique a eu lieu et nous redevenons ce que nous n’avons jamais cessé d’être, siens ; Amour sublime qui rayonne aux quatre orients de son Être Divin et dont chacun autour de lui récolte les bénédictions infinies. La reconquête de tous les territoires a commencé. Une quête d’amour qui ne prendra jamais fin, dans l’infinie bonté qu’il prodigue envers tous, au sein de sa divine création où toutes les créatures s’illuminent à nouveau en Lui.
Amen.

Après ce commentaire inspiré Théo garde un silence respectueux, n’osant pas rompre la vibration de l’instant. Après une longue pause où l’Ancien semble être ailleurs il remercie son maître :
– Je te suis immensément reconnaissant de ce partage.

L’Ancien fixe de nouveau Théo et s’excuse :
– Je t’avais oublié pour n’être qu’avec Lui. En fait je ne savais plus qui nous étions : « toi », « moi », n’avaient plus de sens. Dans ces moments-là, il y a seulement Sa présence : le monde intérieur et le monde extérieur ne se distinguent plus, ils se confondent même.

Théo. – Est ce que cela signifie qu’à cet instant tout s’unit réellement en Dieu ?

L’Ancien. – Rien n’existe en dehors de lui, ou, si tu préfères, tout existe en Lui, tout est Lui.

Théo. – Et lorsque tu reviens de cette extase ?

L’Ancien. – Tout redevient normal. Il reste Son parfum omniprésent qui imprègne encore tout ce qui est autour de moi.

Théo reprend :
– Ce que tu décris est le parcours du dévot qui pratique le bakhti-yoga et qui s’immerge dans l’amour de Dieu pour ne plus en sortir. Mais qu’en est-il des autres yogis ?

L’Ancien. – Tôt ou tard, ils accèdent à Dieu, au Soi. Mais il y a aussi ceux qui ne sont pas encore déterminés. Ils appartiennent bien à un des rayons qui conduisent au soleil, mais ils n’ont pas vraiment conscience du sens de leur vie.

Théo. – C’est souvent à l’occasion d’un choc de vie comme une maladie ou le décès d’un proche qu’ils commencent à s’éveiller.

– C’est vrai, mais bien qu’ébranlés, nombreux sont ceux qui ont tendance à se rendormir après. Leur âme aura eu accès à leur conscience, mais seulement pour un moment. Il leur faudra à nouveau chercher leur voie et trouver le chemin qui mène vers la lumière.
Mais Dieu est infiniment patient… conclut l’Ancien en souriant.

A suivre…

Théophile l’Ancien
Extrait de Dialogues avec Théophile l’Ancien
L’initiation de Théophile le Jeune