Théo. – Il y a une notion que j’ai du mal à intégrer, c’est celle de laya-avasta. Tu m’as dit que c’est l’équivalent sanskrit de l’anéantissement des mystiques chrétiens et du fana des soufis. Je trouve facile de vivre laya-avasta durant les méditations profondes, c’est même une joie ineffable, mais dès que je réintègre mon quotidien, cela devient difficile.

L’Ancien garde un long silence qui s’approfondit progressivement, tout en restant totalement attentif à Théo.

Il remplit un verre avec de l’eau et le tend à Théo.

Théo. – Je te pose une question spirituelle fondamentale et tu me réponds par un verre d’eau ?

En réalité L’Ancien prépare Théo à recevoir sa réponse : en lui faisant boire de l’eau chargée de transmission divine, il emmène la conscience de son jeune ami vers les plus grandes profondeurs du cœur.

Il dit :
– « Quand la rivière se jette dans l’Océan, elle perd son nom. »

La phrase percute l’esprit de Théo, il est ébloui.

Théo. – Cette métaphore m’inspire. La rivière perd tout naturellement son identité quand elle rejoint l’Océan, et tout se fait en douceur.
La rivière en amont continue sa vie. Elle jaillit des profondeurs de la terre, puis s’écoule en traversant différents reliefs, contournant ou submergeant les obstacles. Elle reçoit les eaux de la pluie et les eaux des autres petits ruisseaux. Elle bouillonne en cascade, se repose paisiblement dans les lacs et se retrouve parfois même, emprisonnée par un barrage. Elle irrigue toutes les terres qu’elle traverse.
Plus elle avance vers l’Océan, plus elle s’enrichit de limon nourrissant les terres environnantes. Les cours d’eau s’associent souvent entre eux, ils cheminent tous avec le même but : se jeter dans l’Océan, source de vie et de régénération. Plus la rivière s’en approche, plus elle a envie de s’immerger et de se perdre dans les profondeurs océaniques.
Souvent vers la fin de son parcours, vers le delta, elle semble se perdre dans un dédale de marécages qui abrite et nourrit une multitude de vies sauvages. Ses eaux deviennent troubles, parfois saumâtres, mais c’est juste la dernière étape initiatique avant de se fondre dans l’Océan infini. Plus elle avance, plus le temps lui semble courir vite et pourtant la fin du parcours lui paraît interminable.

L’Ancien. – Le plus difficile, c’est toujours le premier cycle. Une fois que la rivière a perdu son identité en se jetant dans l’Océan, elle devient l’Océan, sa conscience englobe tout l’Océan. Elle perçoit non seulement son propre parcours, mais aussi celui des nombreux cours d’eau qui coulent inexorablement vers l’Océan.

Théo. –Elle est comparable à « un maître des eaux océaniques » qui pourrait guider torrents, ruisseaux, fleuves et rivières dans leur parcours de vie et leurs étapes initiatiques.

L’Ancien. – Quand la rivière a fait plusieurs fois son parcours, c’est l’Océan qui s’écoule en elle. La rivière a été initiée par l’Océan lui-même et devient alors une entité spirituelle.

Théo. – Tu veux dire que la rivière n’a plus conscience qu’elle est une rivière ?

L’Ancien. – La conscience de la rivière est devenue océanique. Elle est à la fois la rivière, l’Océan et les cours d’eau… Elle est l’Eau.

Théo. – Qu’est-ce qui distingue une rivière à la conscience ordinaire d’une rivière à la conscience océanique ?

L’Ancien. – La rivière à la conscience ordinaire a un nom. Elle s’identifie à son cours, à son action, au paysage qu’elle traverse, à ses périodes de crue et de sécheresse, ou bien à l’effet qu’elle produit sur les insectes, les oiseaux, les terres, les animaux et les hommes. Elle peut être calme ou tourmentée selon les moments. A l’opposé, la rivière océanique est toujours équilibrée et sereine quoi qu’elle traverse…
La conscience océanique ne s’identifie qu’à l’eau océanique et à sa source originelle. Elle ne voit que l’eau océanique qui coule dans son lit. La conscience de ses actions et de leurs fruits est toujours reliée à l’Océan. Il y a bien longtemps qu’elle s’est oubliée en Lui. Seule l’eau océanique alimente les nappes phréatiques, les eaux qui courent en surface, les lacs, les nuages et la pluie chargés de ses bénédictions. Elle ne fait pas de distinction entre l’humble rivière et le fleuve majestueux qui traverse et alimente de vastes territoires.
L’eau est simple comme Dieu, elle s’adapte, nourrit tout et tous avec amour.

Théo. – L’entité spirituelle n’ayant plus d’ego peut être une humble rivière, un fleuve majestueux et pourquoi pas un être humain ?

L’Ancien. – Quand l’entité spirituelle est immergée dans le Divin, elle n’a plus d’identité propre. Lorsqu’une tâche est à accomplir, elle retrouve son identité ou bien elle s’en construit une nouvelle selon les besoins du moment.

Théo. – Tout comme Babuji qui a été Patanjali. Certains le connaissent aujourd’hui comme Shri Ram Chandra de Shahjahanpur, d’autres comme l’enseignant fondateur de l’ashtanga-yoga.

L’Ancien. – Son entité spirituelle est cela et toute autre chose encore.
La difficulté en tant qu’être humain est d’être capable de concevoir que nous sommes des individus multi-dimensionnels, que nous appartenons à la Trame unique qui couvre tout l’univers et ses mondes. Le lien qui relie les individus est divin. Il les anime par Son souffle, Sa volonté et Son Amour.

Théo. – Comme disait Babuji, nous sommes tous unis et interdépendants. Cela rappelle la physique quantique, avec l’amour en plus.

L’Ancien. – Dans la voie de l’amour, tout se fait en douceur, l’esprit entièrement tourné vers le Seigneur. C’est l’ego qui voit cela comme une dissolution du moi. Mais il n’y a pas de perte, seulement du gain. Durant le processus de laya-avasta, nous lâchons progressivement notre pauvre petite personnalité pour devenir comme Lui. Nous perdons nos appropriations, c’est-à-dire notre création, et en retour nous gagnons Sa création, l’entière création. Notre conscience qui jusqu’à présent était à l’étroit, peut se déployer à l’infini.

Et comme toujours nos deux amis se laissent glisser doucement dans l’Océan infini de la méditation.

Théophile l’Ancien
Extrait de Dialogues avec Théophile l’Ancien
L’initiation de Théophile le Jeune