Théo. – Ce qui m’est difficile à comprendre, c’est l’antinomie entre l’effacement du moi que prône la haute spiritualité et l’excellence qui reste liée à la personnalité, voire à l’ego.

L’Ancien. – C’est la juste utilisation de l’ego et de la personnalité qui permet de vivre l’excellence.

Théo. – Tu m’étonnes, je m’attendais à ce que tu me dises que si je laissais la place au divin, en m’effaçant, je la vivrais.

L’Ancien. – Si tu insistes… je le dis… silence amusé.

Théo. – Allez !

L’Ancien. – Nous allons aborder la question différemment. Nous sommes porteurs de l’excellence. Il nous faut juste la libérer en nous. La pratique du Sahaj Marg est un moyen, pas une fin en soi. Nous sommes porteurs de l’entièreté du divin, donc de l’excellence.

Théo. – Qu’est ce qui nous empêche de réaliser l’excellence?

L’Ancien. – L’ego… le mental… les émotions…

Théo. – Qu’est-ce qui va nous y aider ?

L’Ancien. – L’ego …le mental… les émotions…

Théo. – Comment ?

L’Ancien. – Par l’énergie et l’intelligence du cœur qui les relient et les unifient. Tout ce dont l’être humain a été doté est important. Tous les éléments doivent simplement être alignés, ajustés.

Théo. – Pour devenir comme Tseu qui se laisse porter par le Souffle dans la souplesse et l’harmonie.

L’Ancien. – La fluidité, « the flow » ou neurobiologie de l’excellence est décrite par le Professeur Mihaly Csikszenmihalyi. Le « flow » est considéré comme le summum de l’intelligence émotionnelle. Il permet de donner le meilleur de soi et d’aller au-delà de ses propres limites.

Théo. – Peux-tu me donner plus de précisions sur cet état ?

L’Ancien. – Il a été appelé « l’état optimal » pour des personnes qui font « l’expérience optimale ». M. Csikszenmihalyi a parlé de personnalité autotélique.

Théo. – Ce qui veut dire ?

L’Ancien. – Une personne autotélique affronte la vie avec enthousiasme et s’implique dans ce qu’elle fait avec ferveur : du grec, « auto », soi-même et « telos », but. Elle est donc totalement impliquée par sa démarche.

Théo. – Peux-tu me donner un exemple simple ?

L’Ancien. – Une personne qui joue pour le plaisir de jouer est autotélique. Celle qui joue uniquement pour gagner est exotélique.

Théo. – Il est normal de vouloir gagner quand on joue.

L’Ancien. – Peut-être mais celui qui veut gagner est malheureux lorsqu’il échoue et se sent parfois dévalorisé. Alors que celui qui joue pour jouer est toujours heureux quel que soit le résultat.

Théo. – Cela demande des explications.

L’Ancien. – Partons de ton expérience. A quel moment te sens-tu dans la fluidité ?

Théo. – Quand je surfe sur la bonne vague ou lorsque j’étudie un sujet nouveau et passionnant. Je ne vois pas passer le temps. Je suis comme porté par la vague. Je ne ressens pas de fatigue. J’ai l’impression d’avoir une énergie illimitée.

L’Ancien. – Comment est ta relation avec le monde extérieur à ce moment-là ?

Théo. – Pour le surf, quand ça glisse tout seul je fais un avec la vague et ma planche, mais je suis très attentif à tout ce qui m’entoure. C’est une attention flottante. Ma perception est à 180° pour ne pas dire 360°. Je ne suis pas seul sur l’eau et je dois capter tous les éléments qui m’entourent, tout en restant concentré sur ma planche, dans la plus grande attention.

L’Ancien. – As-tu conscience de toi à ce moment-là?

Théo. – Pas le temps, je suis sur la glisse.

L’Ancien. – Cela te procure-t-il du plaisir ?

Théo. – Oui, mais après. Sur le moment… je suis juste à ce que je fais. C’est intense, très intense.

L’Ancien. – Penses-tu à la prochaine vague, une vague encore meilleure?

Théo. – Tu ne peux pas penser à autre chose qu’à surfer, sinon tu tombes.

L’Ancien. – Je t’ai vu attendre des vagues en hiver. Ce n’était pas trop pénible ?

Théo. – J’ai la combinaison. A ce moment-là, je ne pense qu’à attraper la bonne vague. Le corps suit et le froid n’est pas gênant.

L’Ancien. – Tu es pleinement dans l’instant. Comment es-tu quand tu travailles un sujet qui te passionne ?

Théo. – Ce n’est pas tout à fait comme pour le surf car j’oublie tout l’environnement extérieur. Je suis totalement absorbé par le sujet de l’étude.

L’Ancien. – Est-ce le même effet que quand tu lis un bon roman ?

Théo. – Pas tout à fait, avec un roman je suis pris par l’histoire. J’entre dans les personnages. C’est mieux qu’une série télévisée, mais je le verrais comme un mangeur de temps, un chewing-gum de l’esprit.
Dans l’étude de sujets spirituels ou de physique quantique par exemple, j’entre dans un autre état. Je suis porté par sa vibration.

L’Ancien. – Ton intelligence et ton intuition sont entièrement à ta disposition. Est-ce que tu en retires du plaisir ?

Théo. – Pas toujours. C’est plutôt une immense satisfaction. En fait, ce n’est pas important.

L’Ancien. – Alors c’est pleinement prenant et cela ne procure pas forcément du plaisir. Pourquoi d’après toi ?

Théo. – Les sujets sont souvent ardus, à la limite de mes capacités mais dans le possible.

L’Ancien. – Alors c’est un défi ?

Théo. – Oui mais avec moi-même. Je n’ai pas la même sensation quand je suis dans une compétition ou dans un concours. Je dois gagner, être le meilleur, alors que dans ces études difficiles mais absorbantes, la compétition est uniquement avec moi-même.

L’Ancien. – C’est cela l’excellence. Tu devrais essayer de passer tes examens avec cet état d’esprit. Tu aurais à ta disposition la totalité de tes ressources intellectuelles et intuitives.

Théo. – Comment procéder ?

L’Ancien. – Comme pour les sportifs de haut niveau qui se préparent mentalement et émotionnellement.

Théo. – Ils utilisent la sophrologie.

L’Ancien. – La sophrologie provient du yoga. La relaxation et la méditation heartfulness fonctionnent très bien et rapidement grâce à la transmission. Par le cœur et avec de l’entraînement tu peux entrer très rapidement en contact avec l’intelligence universelle et l’intuition.

Théo, intéressé :
Théo. – Peux-tu donner plus de détails ?

L’Ancien. – Juste avant tu dois être concentré. Quand tu lis le sujet, fais-le à partir de l’observateur. Essaie, veux-tu ?

Théo. – Mais les points 6 et 7 sont très actifs.

L’Ancien. – N’oublie pas d’intégrer leur énergie dans le cœur. Si tu es entièrement relaxé cela sera encore plus facile. Le point 6 (ajna-chakra) donne l’énergie et la créativité. Le point 7 te donne accès au monde des idées. Idéalement tous les points de la région du cœur devront être nettoyés et illuminés. Pendant l’activité mentale le point 3, lié à la lumière, scintille plus que les autres.

Théo. – Et si je ne connais pas le sujet ?

L’Ancien. – C’est que tu te seras mal préparé.

Théo. – Il n’y a pas un moyen ?

L’Ancien. – Oui, mais étudie quand même. Je te laisse deviner. Changeons de sujet : sur quatre heures d’examen, n’hésite pas à faire de courtes poses-méditation pour régénérer ton mental et ton cerveau.

Théo. – Cela va paraître bizarre.

L’Ancien. – Tout le monde est occupé avec sa feuille et la méditation est devenue à la mode ces derniers temps.

Théo. – Et pour l’oral ?

L’Ancien. – Même principe, avant de passer devant le ou les organisateurs, tu connectes ton cœur aux leurs mais aussi ton cerveau à leurs cerveaux, cela peut être une aide. Mais surtout, ne te soucie pas du résultat. Entre en condition autotélique. Fais en sorte que ce moment soit une expérience optimale.

Théo. – C’est comme cela que tu faisais lorsque tu étais jeune?

L’Ancien. – J’ai connu la panique totale une fois. Je n’ai pas eu accès à mon cerveau et ses données pendant une heure, puis j’ai réalisé que je savais, cela grâce à un professeur de mathématiques, un excellent pédagogue. Ce fut la première et dernière fois durant un examen. Je me suis dit à moi-même plus jamais. Le reste du temps, comme toi j’ai surfé sur la vague. Il faut dire que les sujets étudiés me passionnaient.

Théo. – Quand je cours, il y a un moment où je dépasse ma fatigue, mes douleurs.
C’est le second souffle, est-ce cela aussi l’expérience optimale ?

L’Ancien. – Oui, cela donne l’impression de voler. Chaque foulée est parfaite. Elle s’adapte parfaitement avec le sol. Tu habites pleinement ton corps et ton esprit est libre.

Théo, ironique :
– Alors comme cela, tu as connu le sport, en quelle année? Dans quelle vie? Je te vois toujours le nez plongé dans tes livres et tes cahiers.

L’Ancien réplique :
– J’y mets plus le cœur que le nez. Je m’efforce d’être dans la Présence dans tout ce que je fais. Alors qu’importe l’activité. J’adore par exemple éplucher et couper les légumes.

Théo. – Ah oui ?

L’Ancien. – A dix-sept ans, j’ai fait un séjour à Findhorn dans le nord de l’Ecosse. C’était la première et dernière fois que je faisais de l’autostop, 5 000 km. A cette époque, je lisais et vivais dans le merveilleux, au travers de la lecture de La vie des Maîtres de Spalding. Dès mon arrivée dans cette communauté, le responsable m’a assigné l’épluchage des légumes et j’ai pelé entre autres, des montagnes d’oignons. Après avoir fini de pleurer toutes les larmes de mon corps, je m’appliquais à couper les légumes tel un samouraï, recherchant la précision, la beauté, l’efficacité du geste. Je ne voyais pas le temps passer. Pour l’anecdote, la responsable des cuisines était aussi professeur de yoga. A mon retour à la maison, mon père m’a demandé de participer à la construction d’un immense mur de pierres sèches. La sélection des pierres et leur positionnement était presque une méditation en soi. Je travaillais seul et cela ne semblait pas avancer. Je vois toujours ce mur avec plaisir. L’année suivante, je commençais la méditation au sein du Sahaj Marg mais c’est une autre histoire.

Théo. – Cela me rappelle une histoire soufie : un homme, qui pendant des années ne fit apparemment que balayer la cour de la tariqa fut désigné par son Maître comme son successeur, à la grande surprise de tous.

Théophile l’Ancien
Extrait de Dialogues avec Théophile l’Ancien
L’initiation de Théophile le Jeune