Après les nouvelles peu brillantes de ce qui se passe dans le monde, Théophile le Jeune se sent déprimé et rempli de doutes.

Théo. – Le mal dans ce monde m’a toujours révolté, dégoûté, je n’ai jamais pu l’accepter. J’ai essayé de comprendre mais en vain. Aucune théorie humaine ou spirituelle n’a jamais pu me convaincre.

L’Ancien. – Le drame et la grandeur de l’être humain, c’est que le Divin l’a doté du libre arbitre. C’est le résultat que nous constatons aujourd’hui.

Théo. – C’est bien ce qui me désole.

L’Ancien. – Mais que regardons-nous ? Comment regardons-nous ? Là est la question. Je vais te raconter une histoire : un derviche errant nous a laissé ce récit.

J’avais fait la rencontre d’un maître soufi qui attirait à lui, comme un aimant, les gens les plus divers.
« “Comment peux-tu, lui dis-je, supporter la présence d’individus aussi odieux ? Ils n’ont pas été améliorés par ta proximité, d’ailleurs, ce ne sont pas tes vertus qui les ont attirés : de leur propre aveu, ils ne cherchent qu’une chose : acquérir des pouvoirs que les autres n’ont pas. »
Je n’oublierai jamais la réponse du maître : « Ami, si tous les serpents de la Terre allaient faire leur besogne meurtrière et qu’il n’y ait personne pour en détourner quelques-uns de leur œuvre de mort en les entretenant dans de vains espoirs, il ne resterait plus un seul homme vivant. »

Idries Shah (Contes et récits soufis)

Théophile le jeune sourit, appréciant la leçon. Puis il reprend :
– Ici-bas, cohabitent toujours le bien et le mal n’est-ce pas ?

L’Ancien. – Je dirais qu’il y a le yin-yang dont les polarités reposent sur l’unité. Lao Tzeu a dit : « Le un s’est uni au deux et il a engendré le trois et les 10 000 êtres. » La numérologie chinoise nous montre toute une dynamique de la vie. Le un s’est partagé sans se diviser puis s’est uni au deux pour donner naissance au trois. Le yin et le yang ont créé un espace dans lequel le 3 et les 10 000 êtres, c’est-à-dire tout ce qui vit, se déploie. Si nous voulons comprendre la vie il nous faut partir du un et mieux encore, ce qui était avant le un. Il a été appelé le zéro. Vois-tu Théo, si tu veux comprendre le bien et le mal, tu dois saisir le yin-yang. Ils n’existent pas réellement, ce sont des principes.

L’Ancien pointe du doigt la montagne qui surplombe le chemin où se promènent les deux amis :
– Regarde cette montagne, elle est éclairée par le soleil :
Le yang est le versant exposé au soleil tandis que le yin est celui qui est à l’ombre, ou encore celui qui ne reçoit pas la lumière. La montagne est définie alors comme demeurant entre le yin et le yang.

Après un long silence méditatif où seul résonne le bruit de leurs pas, le jeune homme s’arrête et fait face à son ami :
– Tu veux dire que je peux regarder la vie comme duelle, à partir du principe du bien et du mal, ou du principe premier, comme le soleil qui illumine tout ce qui existe ? Le soleil est la réalité, mais nous regardons uniquement le reflet du soleil ou son absence. Cela me rappelle la caverne de Platon. Il nous faut donc apprendre à regarder le « UN » pas seulement le bien et le mal. C’est cela ?

Le vieil homme acquiesce et reprend sa marche tranquille :
– Le bien est ce qui est exposé à la lumière et le mal est ce qui ne peut pas recevoir la lumière. L’ombre et la lumière définissent ce qui existe sous le soleil. Ne regardons que le soleil.

Théo. – Est-ce pour cela que nous méditons sur la lumière dans notre cœur ?

L’Ancien. – Oui, le soleil est intériorisé. La lumière va attirer notre attention, puis nous affirmons qu’elle n’est pas lumineuse, c’est une lumière sans lumière. C’est pour cela que nous la qualifions de divine car elle est ce « rien » dont tout provient. Tu as bien compris : pour arriver au Rien nous passons par la lumière sans nous y attarder.

Théo. – Qu’en est-il alors du bien et du mal ?

L’Ancien. – Le bien est ce qui est exposé à la lumière du soleil. Le mal est ce qui n’est plus exposé, mais c’est toujours en relation avec le soleil. Le soleil est toujours présent, mais ce qui est à l’ombre ignore son existence. Ce qui est à la lumière pense que ce qui est à ombre est le mal. L’ombre n’existerait pas non plus sans le soleil. Ne cherche pas à intellectualiser, sens le parfum du bien et du mal.

Théo. – Quelle est la conclusion ?

L’Ancien. – Ne regarder que le soleil intérieur. Il est notre source originelle, notre feu de vie.

Il marque un temps de silence :
– Quand nous nous y exposons pendant la méditation, sa chaleur nous donne la joie et la félicité.

Silence.

Plus profondément, la paix et la sérénité dans l’unité de toutes choses.

Silence.

Plus profondément encore, ce « rien » ineffable, ce centre que certains appellent Dieu.

Après un long silence, Théo sort de sa méditation et interroge à nouveau :
– Et quand le mal concerne une personne, que faire ?

L’Ancien. – Rien, tu ne regardes que la lumière dans son cœur, l’UN en elle, ignorant ainsi le mal qui l’habite. C’est une manière spirituelle de combattre le mal. Actuellement nous combattons souvent le mal par le mal. Nous lui faisons la guerre et nous alimentons cette guerre, cette ombre, au nom du bien et de la lumière.

Théo. – C’est comme cela que Gandhi, le Dalaï Lama et Aung San Suu Kyi ont combattu l’envahisseur, par la non-violence active et par l’amour.

L’Ancien. – « Il faut regarder au cœur du mal, cette semence divine qui est éternelle », c’est la meilleure façon de combattre le mal à long terme. Quand nous combattons le mal comme étant le mal, nous ne pouvons pas en sortir et surtout nous l’alimentons. Ayons un regard d’amour sur le porteur de cette semence divine.

Théo. – Quand va-t-elle germer ?

L’Ancien. – A l’image de ce blé retrouvé intact dans une pyramide égyptienne et préservé pendant plus de 3 000 ans : une fois planté il a bien poussé. Pour germer dans notre cœur, il faut exposer la semence divine à la lumière de l’amour.

Théo. – En fait notre ego est sans cesse tiraillé entre le bien et le mal !

L’Ancien. – Oui, mais il s’équilibre et « grandit » lorsqu’il est subjugué par l’amour. Il peut alors prendre sa vraie dimension, même si cela demande des milliers d’année s… Leili Anvar a écrit : « Le bien et le mal sont un socle qu’il nous faut dépasser. Quand arrive l’étape de l’amour, il n’y a plus ni foi, ni croyance, ni bien, ni mal. » L’amour transcende les principes du bien et du mal. Quand le soleil illumine, il ne voit jamais l’ombre. Elle n’existe pas pour lui.

Théo. – Mais alors, quelle est la finalité de la dualité ? Pourquoi le yin et le yang, le bien et le mal ?

L’Ancien. – Cela crée un espace dans lequel peuvent se manifester l’amour, la vie, la création.
Soyons clairs : le mal et le bien existent et il est normal que la société combatte le mal et soutienne le bien. Il n’y a aucun doute à ce sujet.

Théo. – C’est un peu contradictoire non ?

L’Ancien. – Tu dois comprendre que chaque plan a ses propres lois. Nous devons nous y soumettre. Si nous y contrevenons, nous prenons le risque d’être sanctionnés que ce soit sur le plan matériel, au sein d’une société, ou sur le plan spirituel par ceux qui font appliquer les lois qui le régissent. Les lois sont simplement différentes. Elles appartiennent à des principes. Un objet subit sur Terre l’attraction terrestre, d’une « force d’un g », mais il peut passer le mur du son. Dans le vide sidéral, il peut dépasser la vitesse de la lumière. Un photon met neuf minutes pour venir du soleil, la pensée, elle, peut se déplacer instantanément dans tout l’univers.

Théo. – La physique quantique me fait rêver, me transporte.

L’Ancien. – Nous sommes des êtres de… lumière et notre âme fait des bons quantiques de dimension en dimension. A la mort elle passe dans un trou noir pour ressortir par un trou blanc. Elle peut plier l’espace pour se déplacer instantanément… tu vois comme la mystique adopte un vocabulaire moderne !

Théo. – Comment ces lois et ces principes fonctionnent-ils ?

L’Ancien. – Ce qui est à l’origine le plus élevé, prévaut sur ce qui le suit. Le Divin prévaut sur le cosmique, puis vient le spirituel suivi par le manifesté.

Théo. – Cela veut-il dire qu’un maître spirituel devenu divin peut faire tout ce qu’il veut ?

L’Ancien. – Non, tout ce qu’il doit.
Rien ne peut l’en empêcher, mais si, ce faisant, il contrevient à la loi d’un plan, même pour faire « le bien », il y aura un prix à payer. Par exemple : si un maître amène une pluie pour sauver un peuple de la famine, il va détourner de l’eau destinée à un autre endroit provoquant d’autres conséquences. Il devra rendre compte à la Nature pour avoir interféré dans ses plans et assumer les répercussions de son acte.
D’une autre manière, il peut commettre pour le bien commun, un acte répréhensible au regard de la société qui sera en droit de le punir. Pourtant il sera béni sur le plan divin, encensé sur le niveau cosmique et spirituel, mais puni par la société et ses règles. Il l’acceptera, mais il recommencera sans état d’âme si cela est nécessaire. Il a accompli ce que son cœur lui commandait. C’est normal, il s’est fondu dans l’amour. Il s’est oublié lui-même en Dieu. De plus il comprendra et acceptera la punition des hommes.

Théo. – J’avoue que j’ai du mal à l’envisager !

L’Ancien. – Si tu es bien préparé spirituellement, ce vécu est facile à vivre car tu agis comme tu le dois.

Théo. – Vaste et difficile programme ! Cela ne donne pas envie d’être un saint homme ! Babuji disait que les saints priaient même pour recevoir le mal. Cela me paraît fort déraisonnable.

L’Ancien. – Il ne s’agit pas de raison, juste d’amour. Toute mère se sacrifierait pour son enfant, spontanément, sans y penser.

Théo. – C’est vrai et elle le ferait même si elle y réfléchissait ! Ah l’Amour !

L’Ancien. – Quand tu aimes, la sensation même de sacrifice disparaît. Chariji disait que le Maître spirituel est notre véritable ami car il est prêt à sacrifier sa vie pour nous.

Théo. – Et le disciple ?

– A ça, c’est une autre histoire …

Théophile l’Ancien
Extrait de Dialogues avec Théophile l’Ancien
L’initiation de Théophile le Jeune