Théo. – Cela fait maintenant plus de trois ans que nous échangeons. J’aimerais savoir ce qui, pour toi, est le plus important.

L’ancien répond sans hésiter :
– Donner son cœur au Seigneur.

Théo. – Et c’est tout ?

L’Ancien. – C’est « Tout ».

Théo garde un silence profond et habité.

L’Ancien finit par ajouter :
– Une fois que le cœur a été offert au Seigneur et accepté par Lui, tout est fait, tout peut s’accomplir en Lui.

Théo. – Cela paraît simple, mais depuis que je suis précepteur, je m’aperçois que ce n’est pas si évident. L’aspirant a beau être connecté au cœur du Maître et à la source dès la première initiation, le nettoyage semble sans fin et l’avancée du yatra, très lente. Même lorsque le Maître donne accès à la région cosmique, les aspirants délaissent le monde de l’unité pour retourner à celui de la dualité. C’est un peu comme s’ils étaient enfermés : le Seigneur leur a offert la libération de l’âme, mais ils préfèrent retourner dans leur prison.

L’Ancien. – Peut-être, mais à partir de ce moment, la porte reste toujours ouverte et il n’y a plus de barreaux aux fenêtres. La difficulté dans la région cosmique, dite de l’unité, c’est que pour réaliser l’union avec le Seigneur (Saguna), il nous faut Lui laisser la place. C’est Lui ou nous. Il ne peut pas y avoir les deux. Mais comme tu le sais déjà, Dieu est pur amour et ne s’impose jamais à nous.

Théo. – C’est le problème : d’une part, il y a ce fameux libre arbitre, essentiel puisque nous sommes co-créateurs avec le Seigneur, mais il nous faut aussi traverser les onze cercles de l’ego, et ce, après avoir dépassé les cinq cercles de maya ! Rien que d’y penser, cela me paraît insurmontable !
Je préfère encore le yatra et ses dix chakras à purifier et illuminer. Combien de dizaines d’années faudra-t-il pour réaliser Dieu, je ne parle même pas du Centre !

L’Ancien, gentiment :
– N’oublie pas que Babuji a dit que sept mois pouvaient suffire.

Théo. – Je sais. Lalaji a même dit qu’il suffisait de tourner la tête d’un côté puis de l’autre et que cela pouvait être achevé. Ça fait rêver.

L’Ancien. – En réalité, le Maître peut emmener ses disciples en les prenant dans sa matrice mentale jusqu’à la région centrale.

Théo. – C’est une bonne chose pour traverser ces sept anneaux de splendeur.

L’Ancien. – Dieu a ouvert à l’humanité une nouvelle voie d’accès à l’Ultime, à Lui. Cela correspondrait à ce que Babuji appelle « la verticale », qui consiste à donner son cœur au Maître, au Seigneur, ou à Dieu. Et cela peut être fait quelle que soit notre avancée spirituelle sur le yatra.

L’ancien plonge dans le silence et Théo reconnaît le signal. Il ferme doucement les yeux et s’immerge dans l’espace de son cœur. A sa grande surprise, ce n’est plus son cœur mais celui du Maître qui est à la place du sien : c’est une merveille, mais cela ne dure pas. Au centre du cœur parfaitement immobile du Maître, se forme un amas à la fois complexe et équilibré, grossier et subtil, qui s’élève, au bout d’un moment, dans une colonne de lumière et se dissout en elle. Après un temps qu’il ne saurait évaluer, il se retrouve immergé dans le Seigneur.

Théo voudrait y rester pour toujours…

L’Ancien murmure :
– Pour toujours dès à présent.

Un long moment s’écoule avant que Théo n’ouvre doucement ses yeux emplis de lumière et de gratitude. Il ose à peine bouger, de peur de rompre le charme. Il sent la grâce divine couler à flots dans son cœur. Il est émerveillé …

Théo. – C’est cela, donner son cœur au Seigneur ?

L’Ancien, doucement :
– C’est « cela » qu’Il a accepté.

Théo. – Mais c’était le cœur du Maître qui était à la place du mien. Que va-t-il se passer lorsque mon cœur sera de nouveau en place ?

L’Ancien. – Le souhaites-tu ?

Théo. – Non, bien sûr, je voudrais qu’il en soit ainsi pour toujours.

L’Ancien. – Alors qu’il en soit ainsi. Le Seigneur a totalement accepté ton cœur, il est sien dorénavant.

Théo. – Vraiment ? J’espère que ce n’est pas comme la dernière fois, lorsque tu m’as initié et fait parcourir tout le yatra. Je croyais que j’étais arrivé quand tu m’as expliqué qu’il me faudrait du travail pour réaliser et intégrer ce qui m’était arrivé. Quand je suis devenu précepteur, j’ai mieux compris la différence entre l’approche d’un chakra, d’une dimension ou d’une région et l’établissement de la position spirituelle.

L’Ancien. – Acquérir la position nous revient. L’approche est la bénédiction du Maître pour l’aspirant.

Théo se souvient de son expérience et approuve silencieusement.

L’Ancien poursuit :
– Le travail du Maître est de nous prescrire une pratique, de nous aider à progresser spirituellement jusqu’à ce qu’il puisse nous initier une deuxième fois et que nous devenions son disciple. Néanmoins le but final est de nous conduire jusqu’à Dieu et de nous remettre à Lui.

Théo. – Et que se passe-t-il ensuite ?

L’Ancien, souriant :
– Alors, comme dit Babuji, le chemin commence. Maintenant c’est Dieu qui nous initie. Le Maître a fini le travail que le Seigneur lui avait assigné.

Théo. – C’est Dieu qui prend le relais.

L’Ancien. – Oui, pour toujours. Désormais Dieu réside dans l’espace de ton cœur. Ton cœur ne t’appartient plus, il est Sien.

Théo. – Donc cela veut dire que l’ego n’est plus actif, que mon cœur est parfaitement purifié…

L’Ancien. – Et que « ton » cœur est dans la condition requise pour recevoir en permanence la grâce.

Théo, ébahi :
– Donc tourner la tête de là à là, c’est vrai ! s’exclame-t-il en tournant la tête de droite à gauche. Mais alors que signifie cette voie directe dont parlait Babuji ?

L’Ancien. – Cela demande que ton âme accepte que le cœur du Maître prenne la place du tien pour que le Seigneur puisse y résider.

Théo. – C’est ce que Babuji appelait « donner son cœur au Maître ».

L’Ancien. – Oui, c’est la première étape. La seconde étape est la purification totale de ton cœur pour que le Seigneur puisse y descendre et y demeurer.

Théo. – J’ai toujours eu l’impression qu’il y avait en moi des obstacles inconscients et que le nettoyage des samskaras était toujours insuffisant.

L’Ancien. – Le nettoyage du cœur est indispensable à cause des complexités et des impuretés qui l’ont opacifié. Les samskaras continuent à alimenter des tendances. Tout le travail que nous avons fait jusqu’à présent était une préparation indispensable.

Théo. – Oui, mais cela ne touche pas les tendances profondes qui sont ancrées en nous.

L’Ancien. – Ces tendances profondes, constitutionnelles sont présentées au Seigneur dans le centre de ton cœur puis elles s’élèvent dans le canal central qui monte jusqu’à Lui. Les tendances sont transcendées et disparaissent en Lui.

Théo. – J’ai senti au centre de mon cœur se former comme une masse structurée, légère et transparente qui à un moment s’est délitée, comme si toutes ses particules s’évaporaient vers le haut sous forme de petites bulles, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Quelle en est la signification ?

L’Ancien. – Les dernières tendances, celles des grandes profondeurs, étaient rassemblées au centre de ton cœur et se sont élevées en se dissolvant dans le canal du Seigneur.

Théo. – Est-ce un phénomène comme le nettoyage ?

L’Ancien. – Plutôt une transcendance, celle du Seigneur. Il s’agissait des dernières tendances qui empêchaient le Seigneur de résider en permanence dans ton cœur.

Théo. – Pour que mon cœur devienne Sien ? Mais quelle était la nature de ces tendances ?

L’Ancien. – Je n’en ai aucune idée. Ce que je sais, c’est qu’elles ne sont plus en toi.

Théo. – Comment as-tu procédé ?

L’Ancien. – De manière métaphorique, j’ai demandé à ton âme de lumière qui venait de ta droite …

Théo. – … donc du chakra de l’amour de la dévotion, atma-chakra

L’Ancien. – … et à ton âme de l’ombre qui venait de ta partie gauche, de se rejoindre et de se mélanger au centre de ton cœur, à la verticale du canal central. Dans le centre du cœur, il ne peut rester que des éléments sattviques, équilibrés. Une fois que l’ombre et la lumière se sont mélangées et que l’équilibre a été trouvé, le phénomène de transcendance du Seigneur se met en route et il se produit une forme d’aspiration dans le canal central. La structure ainsi formée se dissout en s’élevant vers le Seigneur et l’espace de ton cœur retrouve sa pureté originelle. Le Seigneur peut alors y résider.

Théo. – Cela a beaucoup d’implications. Je le ressens comme un lieu de retraite, une enclave en moi où je peux prendre refuge, comme Arjuna dans la Bhagavad Gita. Mon cœur devient un espace de ressourcement.

L’Ancien. – La Source est en toi, ton cœur est pureté, simplicité.

Théo. – Il devient un véritable lieu sacré, comme une ambassade de Dieu sur Terre.

L’Ancien. – Sauf que c’est Dieu lui-même qui y demeure. Il peut guider ta vie, ton évolution spirituelle.

Théo, surpris :
– Je croyais le but atteint. Que peut-on espérer de mieux ?

L’Ancien. – Rien, tu as parfaitement raison, mais crois-tu être au point ? Avoir atteint la perfection humaine et divine ?

Théo s’esclaffe :
– Loin de là …

Théo se tait et paraît songeur :
– Mais qu’en est-il du cœur du Maître qui pour un moment s’est substitué au mien ?

L’Ancien. – Le Seigneur a besoin d’être incarné en ceux qui Lui ont déjà donné leur cœur depuis longtemps pour mettre en route ce qui est aussi appelé « la voie du Seigneur ». Pour que la mutation se fasse, il faut que le cœur utilisé ait une pureté identique à celle du Seigneur.

Théo. – Donc, pour que le Seigneur vienne, il faut que le Seigneur soit déjà là !

L’Ancien. – Tu te souviens : « Dieu se cherche lui-même en nous ».

Théo. – Et il se trouve.

L’Ancien. – Le Seigneur utilise un cœur qui a déjà été transformé par Lui et le substitue, le temps de l’opération, au cœur du disciple.

Théo. – Cela fait penser à une transplantation cardiaque, en plus doux et en plus subtil.

L’Ancien. – Tout se fait à partir de l’amour, sans aucune crainte, dans un acte d’acceptation totale de l’âme de la personne concernée. Dieu ne peut descendre que dans un cœur où réside une pureté parfaite. C’est pour cela qu’il utilise le cœur d’un être réalisé qui s’est totalement uni à Lui.

Théo. – Et lorsque c’est fait ?

L’Ancien. – L’initiateur retire son cœur, permet aux parties d’ombre et de lumière de l’âme de retourner à leur place initiale, mais surtout, le cœur de l’initié est devenu celui du Seigneur.

Théo. – Et le travail est fini.

L’Ancien. – Quand le Seigneur a fini l’initiation de l’âme du bien-aimé…

Théo le coupe :
– C’est là que tu me dis que le travail commence !

L’Ancien poursuit :
– Dieu est en place, à sa juste place. Celle qu’il aurait toujours dû avoir. A ce moment-là, nous sommes en mesure de participer pleinement à Sa création et de contribuer à l’évolution de celle-ci.

Théo. – C’est à ce moment que nous devenons réellement co-créateurs avec Lui ?

L’Ancien. – Oui, et c’est la raison pour laquelle notre évolution se poursuit sur tous les plans de l’être.

Théo. – Tu veux dire dans toutes les dimensions qu’elles soient grossières, subtiles ou causales ?

L’Ancien. – Et plus encore. D’une manière imagée, il y a trois évolutions qui se poursuivent en nous.
Il y a l’évolution dans la sphère de la manifestation (maya), dans laquelle nous participons avec tous nos frères et sœurs par la Trame divine, c’est-à-dire toutes les connections des uns avec les autres, mais également avec tout ce qui existe d’animé et d’inanimé.
Il y a aussi notre évolution cosmique en accord harmonieux avec les esprits, les grands êtres qui y demeurent.
Advient aussi cette évolution divine qui se fait habituellement par le Maître spirituel. Aujourd’hui c’est par Dieu lui-même que cela a eu lieu. Il a ouvert une nouvelle voie d’évolution directe pour l’humanité. C’est une bénédiction, une immense grâce !

Théo. – Je suis tout aussi émerveillé. Les cœurs dédiés au Seigneur vont pouvoir directement recevoir Sa grâce et je ne peux qu’imaginer ce que cela peut donner.

L’Ancien. – Daaji a dit qu’une transmission valait mille méditations et une grâce valait mille transmissions.

Les deux amis se taisent, émerveillés et subjugués par ces prodigieuses perspectives d’évolution de l’humanité.

A suivre …

Théophile l’Ancien
Extrait de Dialogues avec Théophile l’Ancien
L’initiation de Théophile le Jeune